• Dernier jour de septembre, le brame du cerf retentit dans toute la montagne. Rauque et sinistre cet appel à la reproduction effraie plus qu'il ne rassure. Je me sens souvent étrangère à ce monde énigmatique. Les reliefs  abrupts de ce paysage rustique me condamnent parfois à des impressions de vertige contraignantes. Mon courage se retranche alors sauvagement derrière mes doutes, sans pour autant m’assujettir à leurs influences.

    Aujourd'hui le soleil frôle les reliefs. Ma peau a plus d'instinct que mon cerveau, et m'invite discrètement à saisir les faibles rayons qui se taillent un passage entre les nuages.  Le brouillard s'est levé brutalement ouvrant une trace entre buissons et pâturages.  Avec l'aide de Dick, j'engage, le troupeau sur le sentier des crêtes, dans l’espoir de lui trouver un peu plus d'herbes grasses à brouter.

    Jour après jour, les teintes vives de l'été abandonnent leur splendeur aux gelées incontournables des petits matins grelottants. Ce changement de décor déconcertant, décline un instant inachevé sans postérité. Aucune proposition de futur ne sera soumise. Dans quelques semaines, la neige effacera toute trace de notre passage. Cette circulation du temps traverse mes veines, effaçant tout ce qui encombre le destin...

    Empreinte perdue au fond de soi, tout renaît avec plus de simplicité, plus d'humilité, d'honnêteté, sans chimère, sans conséquence.

     

    odeur d'urine

    piquant le nez

    dans le brouillard

     


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  • 25 septembre. Quelques flocons mélangés à la pluie donnent à ma solitude une impression d'abandon. Le réseau téléphonique presque inexistant ici, ne passe qu'à quelques endroits, souvent bien loin de moi. Tout contact avec le monde et mes proches, ne peut se faire que lorsque je croise ces lieux devenus précieux. Les pentes sont raides et les dénivelés assurent une moyenne de déplacement de 800 à 1000 m par jour. Les genoux souffrent dans les descentes, mais là n'est point le soucis des brebis qui cavalent en tout sens pour trouver les dernières pousses d'herbe rester sur l'alpage. Les fins d'estive sont souvent difficiles à conduire. Certaines maladies comme le pietin fragilisent et ralentissent les bêtes atteintes. Le troupeau perd peu à peu son homogénéité et le berger sa patience. Les brebis les plus vaillantes, prennent trop souvent les chemins de traverses encombrés de vernes ou plus populairement d'arcosses en savoyard. Les épuisées ne peuvent suivre leurs compagnes et la désorganisation générée, oblige le berger à aider le chien qui se donne tout entier à la recomposition de l'ensemble.

    Le plus périlleux lorsqu'on aborde ce travail, c'est d'apprendre à ne vivre que pour le troupeau, de s'oublier en grande partie, de ne jamais lâcher l'histoire quoiqu'il arrive, de ne laisser en aucun cas la place au désespoir lorsque le troupeau disparaît dans le brouillard. La fatigue engendre des troubles déroutants, mais là aussi, la résistance est de rigueur et rien ne doit céder aux peurs et aux angoisses. Le troupeau est en jeu et notre seule raison d'être est de le mener sans dommage.

     

    au bout du sentier

    un sourire derrière un appareil photo

    le ravitaillement dont j'ai besoin

     

     

    carnet de bergère-3

    carnet de bergère-3

    carnet de bergère-3

    carnet de bergère-3

    carnet de bergère-3

    carnet de bergère-3


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  • 21 septembre. Depuis quelques jours le brouillard s'entête à monopoliser les montagnes sans aucune indulgence pour tout ce qui respire en dessous. J'ai parfois l'impression de  vivre dans un chaos permanent. Les mots se crispent là, sans horizon, sans avenir, inadaptables à la situation. Farouches, ils s'allient aux moutons et aux nuages, avec un acharnement obsessionnel, ne laissant place que très rarement à une variante providentielle. Lorsqu'elle arrive enfin, le paysage s'organise et m'offre dans sa somptuosité quelques instants de visibilité  fondamentaux à la bonne conduite du troupeau. Dix jours déjà que je prends mes repères dans cet univers aux contrastes violents et mon humeur subit autant de variations qu'une œuvre d'art incomprise. 

    Le troupeau vit comme un organe incontrôlé. Il se contracte et se dilate sans loi, et sans oublier non plus d'imposer au berger une adaptation inconditionnelle. Être à l'avant  ou à l'arrière  du troupeau, peu importe il n'y a aucune place stratégique, il faut sans cesse composer, gérer, observer  et se laisser porter par cette vague  laineuse sans écume. Les  maîtres d’œuvre de ce tableau mobile sont les chiens. Les patous, tant redoutés par les randonneurs, sont totalement inféodés au troupeau. Je n'ai aucune emprise sur eux. Je les caresse les nourris, ils me connaissent et m'apprécient, mais reste le seul lien de sociabilité autorisé... libertaires, parmi les libertaires, ils n'en font qu'à leur tête, et à la tête du client. Et puis il y a Dick, mon très cher Dick, moitié Border moitié Labrit, fidèle parmi les fidèles qui écoute sans condition aux moindres de mes gestes et donne à cette vague un mouvement et une cohérence indispensable à mon endurance.

     

    carnet de bergère 2

    carnet de bergère 2

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    carnet de bergère 2

    carnet de bergère 2

    carnet de bergère 2

    carnet de bergère 2

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  • 12 septembre 2016 alpage entre 1800 et 2000 m d'altitude, chalet de l'Arbaretan, Savoie

                                

    carnet de bergère

     

    matin de septembre

    l'haleine des moutons

    gèle dans l'air

     

    Être poète c'est presque un handicap. On est toujours poète quelque chose, poète maçon, menuisier, charpentier, sculpteur, jardinier, bûcheron correctrice, ornithologue et même poète bergère. Voilà le dernier que j'ai gagné à la loterie des imprévus.

    Berger, voilà un travail que l'on associe aisément à la rêverie, la contemplation, la sieste, aux grandes balades.

    Au mois de septembre lorsque le brouillard et la pluie deviennent une affaire quotidienne, on peut de suite oublier tous ces petits bonheurs que l'été peut dans ces moments généreux offrir au troupeau et au gardien.

    Au mois de septembre et de surcroît à la fin de ce mois, on passe plus de temps à chercher les vêtements qui pourront nous tenir au chaud et au sec tout au long de la journée.

    Lorsque le soir arrive et qu'il faut rentrer les 700 brebis dans un enclos à refaire tous les deux jours en prévision d'une visite insolite de la gente canine, deux idées deviennent obsédantes, refaire un parc pour la nuit suivante et rejoindre au plus vite la minuscule caravane de 5m2 devenue par défaut la seule source de chaleur et de douceur disponible dans ce climat austère.

    Tous les jours, enfermée dans ce brouillard matinal, je me dis que c'est trop dur et que je ne tiendrai pas. Tous les matins, je reprends mon bâton, siffle le chien pour rejoindre le troupeau et continue consciencieusement mon travail. Au courant de l'après-midi le ciel se dégage, le Mt-Blanc apparaît en face de moi, et toute la noblesse des montagnes m'encourage à tenir le choc.

    Dick est mon chien de garde. Livré avec le troupeau, il devient en quelques heures un compagnon fidèle sur lequel je mise toutes mes attentes, tous mes espoirs. Actif, fidèle, attentif, d'une gentillesse déconcertante, il ne me lâche plus d'une semelle et moi plus d'un coup d’œil. Indispensable au delà de tout attente, mon regard se porte sans cesse sur lui. il suffit d'un ordre, d'un geste, d'un sifflement, pour que le troupeau prenne sous sa détermination  la direction espérée. Ce chien m'apprend jour après jour, la mobilité de toutes ces brebis, leurs longs déplacements générés par leur faim inapaisable. Il m'apprend ses limites et mes limites, me dicte ce qu'il ne faut pas faire et ce qui peut être envisageable. Il m'apprend qu'ici, seul compte le présent conjugué par défaut à une fraction de  temps inexistante ailleurs.

    carnet de bergère

    carnet de bergère

    carnet de bergère

    carnet de bergère

     

    carnet de bergère

    carnet de bergère

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    carnet de bergère-1

     


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