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     Déchiquetée en lambeaux de roches arrachés à sa matrice, plongeant ses fragiles amarres dans cette mer froide qui s'étend devant elle jusqu'au Groenland, la Norvège s'agrippe sans espoir à sa terre rongée par des vagues jamais repues. Ses fjords pénètrent son sol, en se taillant des passages sinueux et dangereux... Les glaces se sont retirées depuis longtemps, laissant aux hommes des eaux poissonneuses et des oiseaux aux notions d'espace très périlleuses... Quitter la Suède pour  la Norvège est déconcertant. Voilà deux pays scandinaves qui se mesurent en tension pas toujours favorables pour s'apprécier... Le second devenu démesurément  riche en un peu plus d'un demi-siècle, alors que sa pauvreté égalait les plus pauvres d'Europe, nargue de son regard de glace son voisin nettement plus modeste et de plus en plus à son service, avec l'outrecuidance des parvenus... Clinquante et lumineuse, séduisante et colorée elle attire le long de ses côtes les touristes, comme des nuées de moustiques. Les paysages sont sublimes, et pourtant, ils n'imprègnent pas mon cerveau... Ce pays sans défaut, aseptise le prêt à penser de sa population, engloutissant à jamais toute fantaisie inappropriée... Grands, blonds aux yeux très bleus, les scandinaves ont la chevelure rêche, les yeux perçants et une taille qui ne se mesure plus tant elle en impose.

    Le Vidda est loin derrière nous, mais je le retiens dans mon sang avec les quelques piqûres de moustiques restantes, comme une destination qui démangera encore un bon moment ma détermination à y retourner...

     

     


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    Le Sarek, juste du bout des pieds... Frontière entre la Suède et la Norvège, ce parc national garde en son âme la plus grande des surfaces vierges d'Europe. Est-ce une légende ? Je ne saurais le dire, mais je me prends, rien qu'à l'approcher, à rêver de ses histoires de rennes de glaciers, de lynx et de coqs de bruyère. Voilà sept milles ans que le peuple Sami y laisse son empreinte, voilà sept milles ans que les Samis veillent sur les esprits qui imprègnent  cette toundra. Que de passage depuis qu'ils sont devenus éleveurs, ils transhument durant une longue période les troupeaux de rennes par ce parc aux piètres accès. Nomades, les Samis ne perdent jamais la raison de faire valoir leur droit. Ils se placent au devant des intérêts qui leur sont légitimes et ne laissent passer aucune occasion de plaider pour ce qui leur appartient. Peu enclin au tourisme et jugeant ces migrations artificielles comme des entités sans intérêt, rien n'est  organisé pour celui qui s'aventure dans ces espaces infinis.

    Et c'est là que tout commence à devenir intéressant... Les sentiers peu indiqués se perdent très vite entre ruisseaux et végétation rase. Il ne faut donc louper aucune indication aussi petite soit-elle pour pouvoir cheminer dans ces étendues vertigineuses...

    la neige n'est pas très loin. C'est la mi-août et l'altitude à laquelle nous progressons, n'est guère élevée. Au delà du cercle polaire, les réalités n'ont de valeur que ce que nous voulons bien leur définir... elles nous détournent de notre logique et nous apprennent dans leur singularité à écouter un autre chant... celui des lynx, des coqs de bruyère, de la chouette de l’Oural et de l'épervière ... de la plus singulière lapone qui se cache dans les sous bois sans jamais se laisser séduire par notre désire de l’apercevoir.

    Ils sont là tous ces grands dieux de la toundra, leur présence se ressent dans le moindre détail de ce tableau en mouvement.. Ils sont là, mais je ne peux que palper de mon imagination leur existence. Il ne me reste plus qu'à espérer que peut-être, s'ils le veulent bien, une rencontre pourrait s'organiser entre nous....

    Elle se fera, cette rencontre, avec le coq le plus majestueux de notre planète, le plus discret aussi, mais également le plus massif... Il nous accordera dix bonnes minutes de son temps à une distance totalement inespérée. C'est un cadeau devant lequel je perds une fraction de seconde mon calme et me laisse emporter par une surcharge d'émotions qu'il me faut reprendre au vol, pour ne pas perdre de vue la beauté de cet oiseau...

    Quatre milles, peut-être cinq milles kilomètres de distance parcourue, depuis notre départ. Je ne sais plus et j'oublie tout... Mon corps tremble et derrière l'objectif les larmes montent libres et sauvages à l'image de ce je vois... De plus, l'oiseau n'est pas bagué. Il fait donc parti de ces oiseaux qui ont échappé à cette dictature du tout suivi, formaté et répertorié. Ma reconnaissance à son égard est marqué par un ultime respect et un message silencieux qui se veut de rester à jamais libre de tout marquage ...

     

    du coq de bruyère

    son dieu sous les myrtilles

    sa dignité dans le sous bois

     


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     Dans ce pays où les moustiques vous rongent jusqu'à l'os, il faut une volonté quasi chronique pour surmonter la fureur qu'ils sèment. Marcher dans ces grands espaces demandent pas mal d'adaptation autant vestimentaire que mental... Rester calme, semble être la meilleure façon de ne pas se faire dévorer et de garder à distance une partie de ces petits monstres. (pas toujours évident tout de même comme technique). Dépasser l'angoisse des moustiques est la première étape d'un long voyage intérieur vers des terres souvent soupçonnées hostiles... Ciel bas et gris, quelques gouttes de pluie se perdent de temps à autres, dans les lacs et les tourbières... Les lumières sont uniques. Les couleurs des mousses, des lichens donnent à la grisaille obsédante une teinte brutale, impérieuse, urgente. Les nuits ont perdu leurs étoiles et les jours une raison de s'imposer. Rien ne leur fait obstacle et le soleil avec un flegme inflexible décline en prenant tout son temps.
    Les cris des catmarins traversent les eaux dormantes de ces paysages consternants comme des fantômes en détresse. Ces oiseaux arctiques sont d'une beauté à faire pâlir d'envie le monde qui les entoure, mais leurs cris étranges effraient autant qu'ils interrogent toute personne qui les entend la première fois.
    Jokkmok la ville où réside la seule école Sami destinée aux Samis, protège en son sein les derniers tambours de leurs chamans presque disparus. Puis,  plus au Nord, Galliväre et Malmberget se dressent comme des insultes à la toundra naissante. Premières villes minières qui sans  complexe étalent leurs lourdes infrastructures au ciel boréal  précèdent de peu Kiruna, ville  au sous sol tellement exploité, qu'une menace d'effondrement la contraint à déménager.

    J'ai froid soudain. La réalité économique et ses manières de mercenaire est partout, implacable, elle se solde là aussi par des exploitations délétères du sous sol. Le monde a ses lois, ses lobbys, ses contradictions, ses obligations et ses contraintes. L'exploitation du minerai de fer en fait partie, mais aussi les déforestations inhospitalières qui saignent cette Scandinavie à peine sortie des glaces. D'autres ressources non moindre attendent leur tour un peu plus au Nord. 

    Difficile de s'avouer vaincue devant cet acharnement compulsif de destruction massive de tout ce qui est beau et  de ce qui respire encore un peu d'indépendance, mais mon malaise face à cette évidence ne me permet pas d'en douter et je me demande bien, en ce début de siècle  où pourrait être encore ma place dans ce monde là.

     

     

    dans notre langue

    sans le savoir, un mot Sami

    TOUNDRA

     


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  • De lacs en forêts, de forêts en lacs, après un détour  par le golfe de Botnie nous nous réorientons vers le Nord. Les oiseaux restent les grands absents de cette pérégrination. La plupart d'entre eux, se sont tournés vers d'autres préoccupations.

    Les routes n'en finissent plus d'être limitées par les arbres et les taillis... Après 4000 km d’errance dans ce pays de  granit et de tourbe, nous commençons à ressentir une fatigue persistante, mais jamais de lassitude. Plus nous approchons du cercle polaire, plus Les jours se rallongent ne laissant aux nuits que quelques heures de crépuscule à gérer. Manque de sommeil, manque de nourritures équilibrées, des maux de tête se rajoutent à la fatigue. De temps à autres nous croisons une voiture puis un troupeau de rennes égarés du gros de la troupe dispersée dans les toundras franchement septentrionales. Rien d'exceptionnel à ces rencontres fortuites, nous comprenons très vite que rien ne les inquiète et surtout pas nous...

    Napapijri... nous le franchissons enfin ce cercle polaire avec beaucoup d'émotions... Le pays Sami, le Sapmi ou Laponie, nous accueille avec la même indifférence que tout le reste du bouclier scandinave... Mis à part des nuées de moustiques supplémentaires et des nuits de plus en plus minimalistes, il nous faudra  parcourir pas mal de kilomètres supplémentaires pour saisir toute la subtilité de cette imperceptible évolution de la forêt vers la toundra, et admettre  la rigueur de cette végétation aux nuances impondérables qui épure le paysage et pardonne au reste du monde de ne pas toujours  savoir l'apprécier...

     

    cercle polaire

    à la nuit qui ne vient pas

    je négocie les moustiques

     

     

     

     

     

     


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  • Les côtes ne disparaissent jamais vraiment lorsqu'on traverse la Baltique... le Danemark hante l'horizon à l'Est, tandis qu'à l'Ouest se dessine une géographie plus flou. L’incertitude des îles qui émergent d'année en année définit un relief instable... Très vite la Suède nous tend son ventre rond, et nous invite à accoster en silence...

    Arrivé au port de Trelleborg, le ferry déverse les tonnes de véhicules qu'il transite chaque traversée. Parmi eux, les congélateurs ambulants, ces campings cars de toutes origines sortent des entrailles du bateau, avec la même désolation que les conducteurs qui les occupent... Notre voiture est coincée entre ces masses de plastiques blancs moulés respirant l'ennui, les habitudes et le ronronnement des gens monotones. Nous quittons ce lieu de morosité sans regret, et prenons la route de l'Est sans aucune préméditation, sans aucun plan en tête... Nous nous laissons porter par les cartes et leur mystère, par la géographie qui nous inspire et par l'envie d'arriver à un moment ou un autre en Laponie... la rencontre avec le monde sauvage reste notre seul gouvernail... Et la Suède est un des pays les plus sauvages de notre planète...

    Les lacs et les forêts deviennent très vite nos seuls compagnons de voyage... les routes s'étendent sans relief devant nous et nous ne manifestons aucun ennui.... Les lacs restent de marbre et les forêts d'un silence limite supportable... les myrtilles et les airelles tachent nos vêtements dès que nous nous introduisons dans les sous bois. Je n'en n'avais jamais vu autant et ne cesse d'en cueillir pour le plaisir de les voir  colorer mes dents, et le contour de mes lèvres. La forêt, avec cette générosité de saison qu'elle dispense sans compter, m'offre le relief d'une saveur que j'avais oubliée.

    Entre les mousses et les lichens, je perçois son regard interrogateur... elle m'absorbe dans ses tourbières,  m'invite aux limites de ses inconstances. Lorsqu'elle se fait plus docile, la forêt nous aménage des passages plus ou moins distincts, nous aidant à progresser très lentement dans son univers... un peu comme si dans un élan de grivoiserie elle soulevait un pan de ses jupons et nous invitait à nous y perdre. Sans hésiter,  nous nous laissons séduire par ses manières, enjambant les arbres morts, contournant les résurgences d'eau, les ruisseaux, les rivières et les marais, nous plongeant dans son centre, sans jamais atteindre son cœur... Le battement n'en est jamais très  loin, mais jamais suffisamment proche pour que nous puissions en mesurer les palpitations...

    Il ne nous reste plus alors qu'à nous retirer avec la même discrétion que celle qui nous a permis d'aborder sans perturber, ses humeurs de géante recluse... Laissant les oiseaux, et tous les habitants qui s'y réfugient gérer l'harmonie qui la maintient en vie, nous reprenons notre route, vers d'autres forêts, d'autres lacs sans nom et sans histoire.

     

     

     


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  • Il fait nuit, nous venons de traverser la France, l'Allemagne, la chaleur et les autoroutes infernales...  Trois heures du matin les oiseaux de la Baltique sont là.  Gardiens des côtes et du large,  infatigables planeurs, ils strient  le ciel de leurs cris perçants, nous laissant peu de répit avant de prendre le ferry qui nous portera en Scandinavie.

    Insouciante, la mer Baltique flotte dans son baquet comme si de rien n'était. Je pourrais presque la trouver belle et reposante si j'arrivais à faire abstraction des horreurs qu'elle dissimule dans ses profondeurs... Les guerres lui ont  aménagé une place d'honneur en tant que poubelle chimique toxique. Des centaines de milliers de tonnes d’obus rassemblés en Europe y ont été immergés. Elle comprend actuellement sept des dix zones mortes les plus importantes de la planète. Du gaz moutarde, de la chloropicrine, du phosgène, du diphosgène et des substances à base d’arsenic sont contenus dans des douilles et des tonneaux qui tôt ou tard seront totalement rongés par la rouille. Rien de vraiment rassurant...

    En 9 heures de lente traversée, de Travemunde à Trelleborg... nous n'avons perçu aucune présence marine... Eau de peu de profondeur, grise devenue presque stérile, la Baltique bien qu'étant la toute petite dernière de notre planète, agonise dans sa morosité de mer sacrifiée...

    Nous accusons le coup, de ce que nous savions déjà, mais y être, relève d'une toute autre impression... déconcertante, dangereuse, fragile surprenante... le tout sur fond gris et cris d'oiseaux... De quoi ne jamais l'oublier....

     

    mer Baltique

    de sombres souvenirs

    remontent avec les poissons morts

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Pays d'oiseaux, pays de lacs et de moustiques... Étendues perdues aux limites des pôles, marécages et pâtures de rennes laissent aux oiseaux la place de s'inventer... Voilà le pays des Samis, le battement de cœur des Lapons... Des frontières qu'on leur usurpe à coup de forages pétroliers, et de prospections de métaux en tout genre, aux couleurs qu'ils portent fanées, lorsqu'ils refusent le folklore humiliant qu'on leur propose en guise de survie, il traverse dans le regard de ce peuple échoué les souvenirs d'une culture où les rochers, les arbres, les rennes, le ciel, sont porteurs de tout le savoir et de toute la sagesse du monde. Ils chantent leur mémoire en regardant cette frontière mythique que le Vidda d'hier leur offrait avec respect et générosité... Ils font naufrage en silence. Dans ce pays le jour et la nuit ont la fatalité des extrêmes... leurs larmes se mêlent à la glace figeant leur détresse pour l'éternité.

    Dans quelques semaines, j'userai mes guêtres et porterai mes jumelles sur ces étendues démesurées... à la recherche de poésie à peindre et à écrire, et peut-être aussi  dans ce Vidda inconnu, à la recherche d'un ancêtre très lointain que mes gênes trahissent depuis que je suis née. Il me reste à faire au moins une fois ce chemin, vers un de mes oubliés.

     

     

    Jon face aux vents

     


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