• sans parole

     

    La parole ? qu'est ce au juste ? un outil dégénéré de notre civilisation, un acte de défaillance de notre corps ? des fragments de sons qui malgré leurs richesses nous ont privés de sens plus subtiles ? Voilà des jours que la mienne ne résonne plus que dans ma tête. L'usage de ma voix ne sert plus qu'à échanger quelques sons avec le chien, l'âne et les chats de la maison. Les poules et les abeilles étant provisoirement absentes, mes conversations se réduisent à des flexions de voix réservées aux  animaux de grandes tailles qui n'ont finalement pas besoin de m'entendre pour connaître mon humeur. Ils savent dès l'aube quelles sont mes dispositions au monde et lisent mieux que n'importe qui les lignes de mon visage.

     

    Ces jours de solitude, entourés de montagne, de nuage et d'éternité, sont autant de leçon de vie que de contemplation. Le travail en forêt n'enlève en rien à l'apprentissage du lâcher prise. Les étapes sont parfois dures à franchir, et le meilleur moyen de les surmonter est de ne pas y penser. Mettre ses appréhensions en veille n'est pas chose aisée. Cela devient même un art lorsque le doute kidnappe l'esprit et met en otage toutes pensées primaires. La rançon, gage d'une liberté provisoire pour récupérer ce bien vital, est d'un montant souvent très élevé, mais je m'en acquitte avec  patience. Cet effort me fait prendre conscience que tant que je chercherai à comprendre le silence qui m'entoure, sa beauté et sa raison me resteront inaccessibles.  C'est donc bien de cela qu'il s'agit, cette volonté insatiable de toujours tout vouloir comprendre, une déficience du cerveau peut-être ou une forme de délinquance de l'esprit.

    On s'attache de plus en plus à des détails qui ont l'air de rien et qui ne représentent  rien, mais pour celui qui accumule des jours de solitude, ces petits riens, deviennent des centres d'intérêt majeurs.

    On s'applique à leur donner un sens, une raison, un but. Tel le moine qui ne peut trouver la voie qu'en apprenant à laver consciencieusement son bol, je trouve dans les gestes ordinaires de ces soins domestiques, une noblesse que j'avais insoupçonnée jusque là.

    C'est l'heure passée des choses accomplies, le temps futur de ce que j'ignore encore,  le moment venu de laver la vaisselle... Les corvées disparaissent. Chaque geste à sa raison d'être, ils sont tous égaux dans l'éternité.

    Le soir assise  sur le seuil de la yourte, par les nuits claires d'hiver, je nomme les étoiles que je montre au chien couché à mes pieds, peut-être une façon de me convaincre que ce savoir vernaculaire perdu au fil des siècles est tout aussi étrange que choisir de se taire pendant un temps.


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