• crue et nue des temps modernes aux femmes d'un autre temps

    On ne me voit plus, on ne m'entend plus... Je suis au fond du couloir, là où l'ombre provoque la lumière sans lui chercher querelle. Être  en dessous et au dessus de ce qui ne bouge plus, ne plus être condamnée à suivre le mouvement insensé du temps. Dans une poche de ma robe, une feuille de route sans chemin, sans géographie,  et dans l'autre,  un vide prémonitoire qui ébranle chaque conviction.

    Nulle part où aller, mon destin a perdu les traces des femmes pliées par le temps. Je les cherche pourtant, dans les vallées et les montagnes, dans ma mémoire et celles de ceux qui ont cru s'en souvenir... Ces femmes sans écriture, rigolaient, pleuraient au moindre changement de temps. Leurs sourires édentés avalaient les mots sans intérêt, laissant leurs regards vifs et pertinents baliser l'audace de leurs pensées...

    Le jour, le mois, l'année, le siècle où le monde s'est enfermé dans un despotisme nocif, leurs tabliers tachés par l'effort et toutes les plantes sauvages qu'elles y recueillaient tombèrent à terre les exposant sans ménagement à la suffisance crue et nue des temps modernes... Ces femmes aux visages usés gardaient en elles une beauté éternellement inaccessible. Les foulards ternis par le soleil, bordaient de fleurs fanées leurs cheveux sénescents. Égarées dans ce siècle qui ne leur laissait aucune place, elles sont parties les unes après les autres, insoumises, les mains vides, le cœur troublé.

    Le poète perplexe en est resté muet. Perdant leur trace dans les venelles sombres des villages aux ravalements obscènes, il cherche encore dans les moindres recoins oubliés, un peu de leur odeur, un peu de leur lait, un peu de leur tendresse... A grande vitesse, les années s'éloignent  de ces femmes au courage inébranlable. Le craquement de leurs os, le silence de leurs angoisses, leurs rires, leurs cris, leurs pleurs et leurs colères expropriés des champs et des maisons excitent encore les mémoires. Dissidentes confirmées, rebelles en chiffons, résistantes en tabliers et  dentelles, elles nous ont quitté au tournant de ce siècle, emportant avec elles cette qualité de mémoire qui en faisait des narratrices infatigables, des conteuses aux accents de terroirs tout juste compréhensibles, des guerrières en sabots. Elles sont parties  en "outre monde"  où leurs histoires s'entrechoquent sur le bout de leur langues, roulent au fond de leurs gorges sans voix, imprègnent l'air de chants sans paroles.


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